En Mode Militaire par Xavier Landrit

16/09/2016


Xavier Landrit

Le couple Mode / Militaire expose sa relation stylistique dans un parcours croisés au Château Borély de Marseille et au Musée de la Légion Etrangère à Aubagne. Une mission mode articulée autour de 4 thèmes, le style militaire, la couleur kaki, l’imprimé camouflage et la saharienne, par Xavier Landrit, Historien de l'art et de la mode contemporaine, qui officie actuellement chez Courrèges au poste clé de chargé du patrimoine. Il dévoile pour la MMMM son plan d’action.

Mission Mode, Styles croisées, Exposition du 16 septembre 2016 au 15 janvier 2017 au Musée de la Légion étrangère d’Aubagne et au Musée des arts décoratifs, de la faïence et de la mode de Marseille

Quelle est la genèse de ce projet d’exposition Mission Mode ?

Le thème de cette exposition relève quelque peu du paradoxe. En effet, quoi de plus antinomique que les termes mode et militaire. Le premier exprime a priori l’évanescent, l’impalpable, ce goût qui naît par besoin du changement, pour une forme nouvelle de robe, de silhouette ou simplement d’accessoires ; le second est symbole de durée et de traditions. Pourtant, au sein de cette histoire les deux sont liés.

L’inspiration militaire est dans la mode masculine et féminine, une tendance qui envahit de façon cyclique les podiums et mélange les inspirations, des tenues de combat aux habits de parade.

L’uniforme est présent sans cesse dans les imaginaires et les représentations de notre société, au cinéma, dans la littérature, en peinture et dans la mode. On ne compte plus les manteaux militaires, trench-coats, parka ou treillis portés par la société civile. Cette exposition aborde les mécanismes d’inspirations des couturiers avec la sphère militaire et permet de comprendre l’origine et l’histoire de ce style.

L’uniforme devient ainsi objet de représentations quotidiennes, un objet standard que tous peuvent acheter sans condition de force ou d’honneur particulières. Il conjugue ainsi le fonctionnel et le symbolique qui s’opposent à l’ornement et l’apparat. Mais cette monopolisation par les civils évoque aussi un autre élément, celui de la prestance et du prestige de celui qui porte l’uniforme. En effet porter un tel vêtement c’est aussi dans l’imaginaire participer aux grandes expéditions militaires.

Quel est pour vous le coup d’envoi de l’influence militaire dans la mode civile ?

Depuis le XIX ème siècle, des campagnes Napoléoniennes jusqu’aux conflits mondiaux du XX ème siècle, la garde-robe féminine emprunte de nombreux détails d’inspiration militaire. Galons, épaulettes, passementerie, nœuds, sont à l’époque autant d'éléments présents dans le vestiaire féminin. Au cours du XIX ème siècle, l’uniforme devient donc un facteur de mode.

Fertile en bouleversements sociaux et en événements guerriers, le XX ème siècle marque assurément les milieux de la mode d’une empreinte militaire. Entre récupération et création durant la seconde guerre mondiale, les différences s’estompent entre tenues de service militaire et tenues civiles. Le look officier apparaît dans la mode avec la veste à quatre poches plaquées et boutons dorés qui, dépouillée de ses ornements, est adoptée comme un tailleur de jour.

Moment d’imagination et de contestation, les années 1970 se singularisent par le phénomène des surplus militaires qui voit se propager les vêtements militaires dans la rue et dans la mode jeune. Ainsi treillis, battle-dress, pantalons et chemises Army couleur kaki font l’unanimité auprès des jeunes générations qui y voient un moyen peu coûteux de s’habiller et une arme pacifique qui servira d’expression à une contestation des structures sociales.

À partir de cette période ce ne sont plus seulement les détails militaires mais les vêtements eux-mêmes qui se retrouvent dans le vocabulaire stylistique des créateurs de mode dans des versions littérales ou parfois plus sophistiquées mais souvent décalées pour devenir une tendance récurrente et un repère dans la mode contemporaine féminine et masculine.

Comment avez-vous défini les thèmes stylistiques de ce dialogue Militaire/ Civil ? Et leur répartition entre les 2 musées ?

L’exposition s’articule sur deux sites, le musée de la Légion étrangère, à Aubagne et le Château Borély, musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode de Marseille. Deux institutions, deux sphères, qui dialoguent et s’entremêlent. Les parcours d’exposition permettent au visiteur de s’interroger sur les relations entre mode et uniforme militaire. La mode est-elle toujours synonyme de création fugace, la fantaisie fatalement absente de l’habit militaire ? Il n’est est rien. Les nombreux témoignages vestimentaires et accessoires soumis à la sagacité du visiteur l’instruisent dans ce sens au travers de plusieurs étape : le style militaire, la couleur kaki, l’imprimé camouflage, la saharienne et les créations contemporaines de bijoux.

J’ai souhaité sur les deux sites créer des contrepoints, des dialoguent entre les pièces Légion et Mode. Toutefois Aubagne présente un propos axé sur les transformations techniques, pratiques, esthétiques et fonctionnelles de l’uniforme de la Légion depuis son apparition au XIX ème siècle aux années 1950. Borély évoque à partir des années 1960, l’histoire de ce style repris par les couturiers et créateurs de mode jusqu’à nos jours.

Les pièces étaient nombreuses, comment s’est effectuée votre sélection ?

Lors de mon travail préparatoire de recherches autour de ce projet, j’ai constaté un nombre insoupçonné et inattendu de collections entrant en résonance avec le style militaire. La tâche de sélections se révéla importante. J’ai décidé d’axer le propos sur la mode très actuelle. En effet, parmi les 70 pièces Mode présentées, 1/3 sont des pièces contemporaines. Ce choix permet de mettre en lumière l’importance encore aujourd’hui de ce phénomène chez les créateurs. Parmi les maisons avec lesquels la collaboration a été riche, j’ai sélectionné entre autres les créations de Jean-Charles de Castelbajac, de Karl Lagerfeld chez Chanel, de Marc Jacob chez Louis Vuitton, de Serge Bensimon, de Jean-Paul Gaultier, et d’Humberto Léon et Carol Lim chez Kenzo, certains revendiquant une inspiration directe de l’univers militaire.

Lors des derniers défilés pour cette automne/hiver 2016/2017, le style militaire était présent sur les podiums, incarné par des manteaux longs kakis avec larges ceintures qui structurent l’allure chez Burberry, Prada ou Maison Margiela mais également avec la veste d’officier retravaillée version « haut gradé », parée de pompons, de brandebourgs, de bijoux chez Givenchy et Gucci et des mailles militaires kaki.

C’est une tendance qui ne s’en va jamais vraiment ! 

Vous avez choisi en pièce phare la Saharienne, que symbolise-t-elle pour vous ?

La saharienne met en lumière de manière inédite, toutes les problématiques soulevées par l’exposition, l’influence et l’interaction entre les deux sphères militaire et mode.

Car avant de s’aventurer dans la jungle des villes, cette icône de mode a gagné ses galons d’aventurière dans les armées coloniales et les safaris. Veste en toile apparue dans les années trente, la saharienne est un avatar de la bush jacket ou tropical vest, la chemise-veste de brousse que portaient les globe-trotteurs lors de safaris africains, héritière elle-même des tenues militaire coloniales.

Vêtement très contemporain et très ancré dans l’histoire de la mode, elle est aussi présente dans des domaines essentiels comme le cinéma où elle fut portée par Clark Gable, Grace Kelly et Ava Gardner dans Mogambo de John Ford en 1953 ou encore Catherine Deneuve dans le film de François Truffaut La Sirène du Mississippi en 1969 avec une saharienne d’Yves Saint-Laurent. C’est un basique comme la marinière, le caban ou le trench qu’il est passionnant de pouvoir décortiquer.

Pièce omniprésente dans les collections de la Légion, la saharienne relate son histoire et ses traditions depuis son origine au travers des expéditions coloniales africaines et asiatiques.

Elle est aussi pour moi l’évocation d’Yves Saint-Laurent et de son univers. Celui-ci jouant avec jouant avec les codes établis masculin-féminin, l’inspirations militaires ou ethniques. Il a su créer un nouveau vêtement : la saharienne. Présente dans les collections dès l’été 1967, elle fut révélée par le mannequin Veruschka dans le magazine Vogue en 1968. Immortalisée, sensualisée, une icône de mode était née. La saharienne sera ainsi reprise, réinterprétée et redessinée par Yves Saint- Laurent à travers toute son œuvre.

En somme, elle est devenu un vêtement basique de la garde-robe féminine détournée au profit d’une nouvelle séduction, intemporel et à l’origine mystérieuse comme tous les mythes.

Quels sont vos futurs projets ?

Je travaille actuellement pour la maison Courrèges où j’occupe le poste de Chargé du patrimoine. Mes activités au sein de la maison sont multiples et les projets nombreux. Ils accaparent beaucoup de mon temps. Toutefois, cette exposition m’a permis de rencontrer de nombreux acteurs de la mode et des musées. Des propositions de collaborations sont en sommeil mais c’est encore une autre histoire à écrire.

Exposition du 16 Septembre 2016 au 15 Janvier 2017 à Marseille au Château Borély - Musée des Arts Décoratifs et de la Mode & à Aubagne au Musée de la Légion étrangère.

Exposition Mission Mode créée en partenariat avec la Maison Méditerranéenne des Métiers de la Mode (MMMM).

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Xavier Landrit